Bâtiment : les paradoxes de la rénovation énergétique en France

Depuis plusieurs années, la prise de conscience du danger environnemental impose des performances énergétiques de plus en plus élevées dans le secteur du bâtiment. Une aubaine pour le marché de la rénovation, qui ne parvient toutefois pas à profiter pleinement du contexte favorable.

Réduire les émissions de CO2 dans le bâtiment : un enjeu capital en France

En un peu plus de 40 ans, le secteur du bâti neuf et ancien a effectué des progrès considérables pour réduire l’impact sur la planète. Avant 1974, aucune réglementation ne fixait de limites en termes de dépense énergétique, chose impensable – et largement corrigée – de nos jours. Avec près de 15 millions de résidences principales construites avant cette date, la pierre représente plus de 44 % de l’énergie finale consommée dans tout l’Hexagone. Responsable de 20 % des émissions de gaz à effet de serre (GES), c’est donc un élément majeur de la transition énergétique, telle que l’a confirmé la loi éponyme adoptée en août 2015. Selon le texte de référence en matière de lutte contre le réchauffement climatique, le secteur est encore capable d’importantes améliorations, définies selon un calendrier aux objectifs ambitieux. D’ici 2025, la diminution de la consommation énergétique du parc immobilier français a été fixée à 38 % par rapport à 2010 en tablant sur la rénovation « lourde » de 500 000 logements par an à partir de 2017, qui touche en priorité les ménages à revenus modestes. Par la suite, ce programme s’étendra à l’ensemble des biens résidentiels pour atteindre 67 % d’économies d’énergie d’ici 2050. Au total, plus de 20 millions de logements et 850 millions de m2 de locaux professionnels sont à rénover pour parvenir à diviser par quatre les émissions de GES par rapport à 1990. Soit un marché potentiel de 14 milliards d’euros de travaux rien que pour les habitations de particuliers.

En France, la rénovation thermique constitue déjà une activité importante au sein de la filière bâtiment, qui pesait 124 milliards d’euros hors taxes de travaux et employait plus d’1,4 million d’actifs en 2015. Le secteur est actuellement en profonde mutation avec le développement de nouvelles technologies, notamment dans le domaine des énergies renouvelables, et d’approches plus durables. Si la réalisation de travaux par étape était jusqu’à présent privilégiée par une grande majorité de propriétaires, la tendance est désormais à la rénovation globale des bâtis pour un gain de temps et d’argent sur la durée. En effectuant tous les travaux en une seule fois sur quelques mois au lieu de multiples interventions plus courtes mais étalées sur plusieurs années, le résultat est plus cohérent et donc plus performant énergétiquement du fait de l’optimisation des différents matériaux, technologies et corps de métiers. Pourtant, malgré un contexte économique et sociétal particulièrement favorable à sa croissance, le secteur peine encore à décoller.

Des réglementations trop complexes

Comme en 2012, où une diminution du budget des travaux a été constatée au sein des ménages, l’année 2013 a été marquée par une baisse « légère » à « sensible » des rénovations à l’échelle nationale, loin des objectifs fixés par l’État. Plusieurs facteurs expliquent les réticences des Français à rénover leur habitation, à commencer par le coût. D’après une étude sur la rénovation thermique des bâtiments en France publiée en 2012, le marché de la rénovation « n’a[vait] pas encore atteint les prix d’équilibre » et « dispos[ait] encore d’une marge d’évolution à la baisse » avec un coût ordinaire « entre 200 et 250 euros par m2 » qui n’a pas véritablement évolué depuis. Mais l’autre principal frein reste la complexité des réglementations françaises, qui refroidit plus d’un propriétaire à investir dans l’isolation et la performance de son bien. Depuis la RT2012, la consommation d’un bâtiment neuf est limitée à 50 kWh/m2/an d’énergie primaire. La future RE2018 prévoit même que toute nouvelle construction devra dépenser moins d’énergie qu’elle n’en produit. Si de telles exigences semblent aller dans le bon sens, le maintien d’un ancien coefficient favorable aux énergies fossiles (gaz, fioul, charbon) plutôt qu’aux énergies secondaires (électricité, chaleur) ne manque pas de brouiller le message. Ou comment promouvoir la réduction des émissions de GES par une réglementation encourageant les principales sources émettrices de CO2… « En France, une administration trop tatillonne tue l’innovation », conclut le rapport Rénovation énergétique du bâtiment : freins et obstacles publié en 2015.

Dans ce système aux multiples paradoxes, même les professionnels reconnaissent leur manque de connaissances en la matière. En début d’année, une enquête réalisée par batiactu a révélé que 82 % des maîtres d’ouvrage public (et 75 % dans le privé) ainsi que 81 % des architectes et promoteurs immobiliers reconnaissaient ne pas connaître les grandes lignes de la future RT2020. Même constat pour le nouveau label énergie-carbone E+C-, méconnu de 91 % des maîtres d’ouvrage public (82 % dans le privé), 87 % des architectes et 77 % des promoteurs/constructeurs.
D’après les résultats de l’enquête, les acteurs du bâtiment étaient 90 % à souhaiter recevoir davantage d’informations sur les réglementations RE2018 et RT2020.

Les particuliers aussi souffrent d’un manque de connaissance et de lisibilité des différentes possibilités qui s’offrent à eux en matière de rénovation. Et notamment des nombreuses aides disponibles (crédit d’impôt, éco-prêt à taux zéro, TVA réduite, exonération de taxe foncière, etc.) par le biais de l’État ou des collectivités. Pour se démocratiser, le secteur de la rénovation a donc visiblement quelques progrès de simplification à réaliser.

 

Article proposé par Kévin Deslandes

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