Rapport Oxfam : non, le dividende n’est pas l’ennemi du développement

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Un rapport Oxfam avance que la France est devenue championne du monde de la redistribution des dividendes – les grandes entreprises françaises du CAC 40 ont ainsi donné 67% de leurs bénéfices à leurs actionnaires entre 2009 et 2017. Mais, autant dans la méthode que dans les chiffres, l’étude suscite de franches réserves.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’étude d’Oxfam publiée le 14 mai dernier ne sera pas passée inaperçue. Elle aura fait grincer des dents Pierre Gattaz d’abord, qui a fustigé sans ménagement une étude “biaisée” et “politique”. S’il est naturel que le patron des patrons joue à la perfection son rôle de défenseurdes intérêts des entreprises, c’est la réaction des journalistes économiques, chroniqueurs et experts qui a été pour le moins surprenante. Tous ou presque condamnentune étude qui n’échappe pas à de sévères  écueils.

 

“Méthodologie catastrophique”

Le point de départ de la polémique, c’est le rapport publié lundi 14 mai par l’ONG Oxfam. Basé sur les résultats d’exploitation des entreprises du CAC 40, la publication constate qu’elles ont versé les deux-tiers de leurs bénéfices sous forme de dividendes aux actionnaires depuis 2009. En parallèle, leurs réinvestissements ont représenté 27,3% et les primes pour les salariés (intéressements et participations) 5,3% des bénéfices. Il n’en faut pas plus à l’ONG pour proclamer la France “championne des dividendes” et proférer de lourdes accusations d’optimisation fiscale, sinon d’évasion fiscale.

Seulement voilà, un jour plus tard, le rapport échappe difficilement à la critique des experts. Ainsi, Patrick Artus, chef économique de la banque de financement Natixis, a porté un regard plutôt critique sur le document. “C’est bien qu’il y ait un débat sur le partage des revenus entre les salariés et les actionnaires”, explique l’économiste à l’Usine Nouvelle. “Ce qui m’ennuie c’est qu’Oxfam ouvre ce débat avec une méthodologie catastrophique. On ne peut pas partir de leur étude pour réfléchir convenablement.”

Le spécialiste dénonce ainsi les écueils majeurs de l’étude: notamment, le fait qu’elle ne se concentre que sur l’intéressement et la participation pour mesurer la redistribution des profits de l’entreprise aux salariés, et qu’elle les compare aux dividendes (seule façon dont les actionnaires sont rémunérés). En somme, l’étude “oublie” de prendre en compte les augmentations de salaires – qui représentent entre 2 et 4% de la masse salariale sur la période, et si elles étaient prises en compte, changeraient significativement les résultats d’Oxfam.

Même son de cloche pour Dominique Seux, qui dénonce une “caricature” et les “demi-vérités” d’Oxfam sur France Inter ce matin. “Quand on parle dividendes, les dizaines de milliards impressionnent. Mais si on les rapporte à la valorisation du CAC 40, on s’aperçoit que le capital des propriétaires des entreprises a été rémunéré à 3,6 % l’an dernier. Plus que le Livret A, mais l’argent déposé sur le Livret A n’est jamais menacé. Si les actionnaires sont aussi chouchoutés qu’on le dit, pourquoi y en a-t-il si peu en France ?” questionne le chroniqueur.

 

L’investissement n’est pas réellement étoufféé

Sur ce point, le rapport d’Oxfam manque singulièrement de rigueur. Dans son analyse, l’ONG juxtapose les systèmes en omettant de les contextualiser. Ainsi la France peine à attirer des actionnaires. Pour rester dans la course aux investissements, elle reverse plus de dividendes que ses voisins pour compenser le cours des actions de ses entreprises qui, souvent, peine à concurrencer celui des géants américains, ou même allemands.

En outre, contrairement à une idée reçue, le dividende n’étouffe pas l’investissement : 53 % du produit du résultat d’exploitation a été réinvesti dans ces entreprises pour financer leur développement et renforcer leurs fonds propres, rappelle le Figaro. Le montant du dividende est d’ailleurs un bon outil de mesure de la bonne santé d’une entreprise. S’il est élevé, il témoigne d’une certaine confiance dans l’avenir – or, la moyenne constatée par les analystes établit les perspectives des entreprises du CAC 40 à + 12 % cette année.

D’autre part, le rapport omet également les bienfaits des dividendes. Sans aller jusqu’à professer la théorie du ruissellement – que l’on sait être fausse – il existe une réalité économique liée aux coûts des entreprises : pour les 47 milliards d’euros versés aux actionnaires, il faut déjà avoir investi plus de 20 milliards dans l’économie française.

 

Des accusations de paradis fiscal un peu légères

Enfin, dans son rapport, Oxfam tire également la sonnette d’alarme sur les paradis fiscaux.

Mais là encore, l’ONG fait preuve de faiblesse méthodologique. Celle-ci s’est basée sur une vision très large du paradis fiscal, incluant 58 juridictions dont la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg, pour leurs accords fiscaux parfois favorables, certes, mais difficilement comparables avec les Bermudes.

Cette tendance à tout peindre du même trait ne prend pas compte de la diversité de ces situations. En effet, l’implantation dans un pays qui est susceptible de proposer des ristournes fiscales ne constitue pas une preuve d’évasion ou d’optimisation fiscale. Ces sociétés peuvent en effet très bien y avoir des activités commerciales – en particulier dans le cadre du marché unique européen ou ailleurs. Comment reprocher à des géants de l’industrie du luxe comme LVMH ou Kering leur implantation à Panama, quand on sait que le pays est le premier marché du luxe de l’Amérique centrale, pesant 12 milliards de dollars par an en 2015 ? Comment peut-on condamner l’implantation de la BNP, de la Société Générale ou du Crédit Agricole à Hong Kong, quand on sait que la majorité des transactions bancaires de la région transitent par cette province de la Chine continentale?

Autant d’écueils qui finalement nuisent à l’analyse d’Oxfam, qui aurait également gagné à creuser davantage la piste de l’actionnariat tricolore. Une piste largement évoquée par le ministre Bruno Le Maire, qui répondait aux questions posées sur l’étude aujourd’hui “La vraie question c’est comment développer (…) un actionnariat salarié (…), national, indépendant, pour que nos grandes entreprises ne dépendent pas d’actionnaires étrangers, qui exigent des rémunérations trop élevées”.

Une question sur laquelle Oxfam ne s’est hélas pas penchée.

Article proposé par Thomas Wagner, analyste pour un fonds d’investissement.

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