Helmut Schmidt, le pari d’Alassane Ouattara

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« Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». Le fameux théorème du chancelier Helmut Schmidt, énoncé en 1974, a fait le succès industriel de l’Allemagne. Une politique économique qui n’est pas toujours populaire, mais qui porte ses fruits sur le long terme et que tente de mettre sur pied Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire. Une première en Afrique.

Le 31 octobre prochain, les Ivoiriens sont appelés aux urnes pour choisir leur prochain Président de la République. Grand favori, le chef de l’État sortant Alassane Ouattara brigue un troisième mandat. Une candidature qui fait des remous dans le pays, car si la croissance économique est au rendez-vous, ce scrutin devait-être l’occasion de tourner la page de toute une génération d’hommes politiques sexagénaires, voire octogénaires (Henri Konan Bédié a 86 ans).

Comment expliquer ce revirement du Président sortant ?

Il y a d’abord la menace d’une reprise des conflits ethniques et politiques entre le nord et le sud du pays, toujours latente en Côte d’Ivoire. Or Ouattara, musulman du nord, propose depuis dix ans une offre politique qui transcende les clivages ethniques. Et si on croyait ces tensions communautaires effacées par les années de croissance du PIB, à l’approche des élections, les tensions ont resurgi à différents points du territoire faisant peser le risque d’un retour de la guerre civile.

Enfin et surtout, il y a cette croissance économique hors-norme. Un développement accéléré, qui porte la popularité du chef de l’État au sommet depuis plusieurs mois et qui a nécessairement joué dans la décision de se présenter à nouveau devant les électeurs.

Le miracle ivoirien

Il faut dire que les chiffres de la croissance ivoirienne donnent le tournis. Selon la Banque Mondiale, « avant le choc provoqué par la pandémie du coronavirus, la Côte d’Ivoire continuait d’afficher l’une des croissances économiques les plus fortes du continent africain et du monde, projetée à 7 % en 2020, avec une progression moyenne de 8 % par an depuis 2012 ».

En 2019, le PIB par habitant de la Côte d’Ivoire s’établissait à 2 286 dollars, devant ses voisins ghanéen (premier producteur d’or en Afrique) et nigérian (huitième exportateur mondial de pétrole). Longtemps cantonné, comme beaucoup d’autres pays africains, au simple statut d’exportateur de matière première (principalement le cacao), le pays a réussi le défi de la diversification de l’économie, mettant sur pied des services et une industrie performants qui concurrencent désormais sur place les entreprises françaises, turques ou marocaines.

Et en devenant l’un des pays les plus dynamiques au monde et désormais le pays le plus riche d’Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara a fait émerger en son sein une véritable classe moyenne, susceptible à terme de soutenir la consommation intérieure et la stabilité démocratique du pays.

Une ombre pointe cependant à l’horizon : la Banque Mondiale et l’OCDE épinglent régulièrement, derrière cette croissance record, les inégalités persistantes en Côte d’Ivoire. Un élément d’ailleurs repris dans la campagne présidentielle par les opposants au gouvernement d’Alassane Ouattara et d’Adam Koné, le ministre de l’Économie.

Depuis plusieurs semaines d’ailleurs, la presse française ne cesse de juxtaposer les résultats économiques exceptionnels de la Côte d’Ivoire et la persistance des inégalités sociales dans le pays. Une mise en parallèle qui équivaudrait à tempérer la première information par la seconde, alors que c’est précisément la croissance d’aujourd’hui qui va permettre l’ascension sociale de demain.

Alassane Ouattara et les recettes d’Helmut Schmidt

Malgré un accroissement continu de son PIB ces dix dernières années, la Côte d’Ivoire connaît en effet des inégalités persistantes. Même si sous la Présidence Ouattara, le taux de pauvreté est passé de 55% à 39% de la population, une large part de la société, notamment en dehors des aires urbaines, n’a pas encore pu goûter aux fruits de la croissance. Attirées par le dynamisme des grandes villes, ces ivoiriens rejoignent ainsi les bidonvilles d’Abidjan, de Bouaké ou de Yamoussoukro.

Mais gare à l’effet en trompe l’oeil : cette pauvreté persistante et cet exode rural ne doivent pas cacher la réalité d’une réussite dont les résultats concrets ne peuvent se faire ressentir que sur le moyen terme.

Car Alassane Ouattara, économiste de formation, a fait le pari de libérer les énergies et la croissance. Un choix à contre-courant de ce qui se pratique encore régulièrement sur le continent, où les politiques publiques étatiques et socialisantes ont toujours court, souvent soutenues par l’exportation des matières premières et entraînant népotisme et corruption.

Et si le diagnostic est connu, le remède aussi : alléger la bureaucratie et soutenir au maximum le secteur privé. Les entreprises ivoiriennes, bien aidées par des investissements publics utiles dans les infrastructures, une bonne maîtrise de l’inflation et une fiscalité allégée, ont ainsi pu réaliser des bénéfices record et surtout, investir.

Une stratégie qui rappelle les mots du chancelier Helmut Schmidt en 1974, quand il annonçait que « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». Une recette appliquée à la lettre en Allemagne, y compris chez les syndicats, qui ont compris depuis des décennies que les intérêts sur le long terme des classes populaires étaient précisément la capacité des entreprises à dégager des excédents pour investir et innover, les deux mamelles de la croissance… et de la création d’emplois.

Les politiques industrielles de l’Allemagne, de la Suisse ou même de la Chine ont toutes répondu à cet impératif. Mais en Afrique, la réussite d’Alassane Ouattara est une première.

Alors bien sûr, il est de bon ton en Europe, et plus particulièrement en France, de critiquer un « théorème » qui n’a pourtant jamais prétendu à une forme de vérité mathématique, mais qui relève plutôt du bon sens économique. Les recommandations de l’ancien dirigeant de la RFA ont effectivement leurs propres limites. Ainsi ces dernières années, plusieurs Länder allemands ont vu les bénéfices de leurs entreprises croître, mais l’emploi stagner : la faute à un taux de chômage bas en Allemagne, mais surtout à des investissements finalement réalisés à l’étranger.

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