Chaque mois de janvier, la petite station grisonne de Davos, nichée dans les Alpes suisses, se transforme en capitale éphémère du monde. Chefs d’État, dirigeants de multinationales, économistes, banquiers, universitaires, ONG et personnalités médiatiques y convergent pour un rendez-vous qui influence l’agenda économique et politique international : le Forum économique mondial, plus connu sous le nom de Forum de Davos.
Créé en 1971 par l’économiste allemand Klaus Schwab, l’événement avait à l’origine vocation à rapprocher les modèles économiques européens et américains. Un demi-siècle plus tard, il s’est imposé comme un lieu de dialogue global — sinon comme un centre de pouvoir informel. Derrière les conférences officielles et les panels diffusés en direct se déroule une diplomatie parallèle faite de rencontres privées, de négociations discrètes et d’accords potentiels.
Le Forum ne possède aucun pouvoir institutionnel, mais son influence tient au profil des participants et à sa capacité à faire émerger des sujets. L’environnement, l’intelligence artificielle, la finance durable, la géopolitique, les chaînes de valeur ou la santé mondiale figurent régulièrement à l’agenda. Les crises successives — financière en 2008, sanitaire en 2020, énergétique et géopolitique depuis — ont renforcé l’idée que Davos est un espace où l’on analyse les failles du système et où l’on tente d’esquisser l’après-crise.
Pour autant, le Forum de Davos fait l’objet de critiques récurrentes. Les ONG et une partie de l’opinion dénoncent un club elitiste où les élites mondialisées discutent du sort du monde sans réelle prise démocratique. Les sujets de justice sociale, de fiscalité ou de régulation y sont souvent présentés sous l’angle du consensus économique, ce que certains assimilent à une forme de « gouvernance par le haut ». Les décalages entre discours — notamment sur le climat — et pratiques — jets privés, investissements fossiles, lobbying — alimentent régulièrement la polémique.
La réalité est toutefois plus nuancée. Davos agit comme un thermomètre de l’époque. Les tensions entre États-Unis et Chine, la place des pays émergents, les flux financiers ou les questions technologiques s’y dévoilent à travers les interventions publiques et les signaux faibles glanés en coulisses. Depuis quelques années, la présence croissante d’acteurs du numérique et de l’IA traduit la transformation du capitalisme global, tout comme l’arrivée de délégations africaines et sud-américaines souligne un rééquilibrage géopolitique encore incomplet.
Au-delà des controverses, le Forum constitue une plateforme où s’élaborent des récits économiques. Il ne s’agit pas seulement de débattre, mais de produire des visions du futur : décarbonation, transition énergétique, gouvernance mondiale des données, relocalisation industrielle ou stabilité financière. Autant de thèmes qui façonnent la politique et l’économie bien après la fin du sommet.
Dans un monde fragmenté par la multipolarité, Davos conserve une fonction de pont. Reste à savoir si ce rôle survivra à la montée des contestations, à la défiance envers les institutions et aux mutations accélérées de l’économie mondiale. Davos a longtemps incarné le discours de la mondialisation heureuse. L’heure est désormais aux incertitudes — et c’est peut-être sa raison d’être que de les rendre visibles.