L’histoire contrariée du nucléaire japonais

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L’accident de Fukushima-Daiichi a transformé le visage énergétique du Japon. Ce pays totalement privé de ressources naturelles avait fait du nucléaire la pierre angulaire de sa stratégie énergétique. Plongé dans le drame de Fukushima, le Japon a alors mis à l’arrêt l’ensemble de ses 54 réacteurs. Un changement de cap sur lequel commence à revenir un Japon confronté à une consommation d’énergies fossiles affolantes qui va à l’encontre de ses objectifs en termes de lutte contre le réchauffement climatique et de préservation de l’environnement.

La fin de l’histoire annoncée par le chercheur américain Francis Fukuyama n’a pas eu lieu. Il en va de même pour l’histoire du Japon avec le nucléaire. Traumatisés par l’accident de Fukushima provoqué par un tremblement de terre suivi d’un tsunami, les Japonais ont décidé de ne plus recourir à l’énergie nucléaire en 2011. Le parc nucléaire japonais (le troisième au monde derrière celui des Etats-Unis et de la France) a été rapidement mis à l’arrêt avec l’objectif affiché de sortir complètement du nucléaire en 2039. La réaction d’alors était compréhensible bien qu’épidermique. Cependant, ce nouveau tournant – subi plus que voulu – s’est vite confronté à la réalité énergétique d’un pays dépourvu de ressources naturelles.

Une fin du nucléaire précipitée et coûteuse pour le Japon

L’archipel nippon ne possède ni pétrole, ni gaz et doit faire vivre deux fois plus d’habitants qu’en France pour une surface inférieure d’un tiers. Le défi énergétique est compliqué d’autant plus que le potentiel des énergies renouvelables est limité. Le plan énergétique dévoilé en juillet 2018 prévoit de faire passer les énergies vertes d’environ 15 % aujourd’hui à 22 % voire 24 % en 2030. L’ambition peut devenir réalité en s’appuyant à parts presque égales sur le solaire, l’éolien et l’hydroélectricité. Le développement des énergies renouvelables va dans le bon sens, mais avec moins d’un quart des besoins en électricité assurés par ces dernières, l’hégémonie des énergies fossiles ne peut même pas être remise en question.

Lors de son arrivée au pouvoir fin 2012, l’actuel Premier ministre Shinzo Abe a pu constater la situation périlleuse dans laquelle se trouvait le Japon. 88 % de la production électrique était issue des énergies fossiles (importées en totalité). Cela expose le Japon aux cours des marchés mondiaux. Les entreprises et ménages japonais ont lourdement ressenti le coût de la fin du nucléaire et d’un besoin accru en ressources fossiles. En 2016, les ménages nippons ont payé leur électricité 10 % plus chère par rapport à 2010 tandis que la hausse était de 14 % pour les entreprises. Une hausse qui avait été même incontrôlable entre 2010 et 2014 avec une augmentation de 25 % pour les ménages et 38 % pour les entreprises. Le coût faramineux de l’électricité a donc poussé les autorités japonaises à revenir sur leur décision concernant le nucléaire.

Une remise en route partielle des réacteurs

L’atome connaît ainsi un retour en grâce auprès des décideurs japonais, mais le choc de Fukushima et la nécessité de mettre en place des mesures de sûreté plus draconiennes ont empêché une reprise rapide de l’exploitation des réacteurs. En 2015, seul 1 % de l’électricité produite était d’origine nucléaire. Aujourd’hui, elle n’est encore que d’environ 3 %. La remise en route des réacteurs est longue et ne concerne qu’une partie du parc nucléaire. En plus des neuf réacteurs déjà en fonctionnement, trente autres sont dits « opérationnels ». Les quinze réacteurs restants sont voués à être démantelés au cours des prochaines décennies.

Les trente réacteurs opérationnels sont quant à eux soumis à un véritable parcours du combattant. Ils doivent être mis aux normes post-Fukushima et recevoir les autorisations de l’Autorité de régulation nucléaire et des autorités locales. Deux garde-fous qui ne laissent passer aucune anomalie en matière de sûreté et de sécurité et qui font face à une population japonaise encore majoritairement hostile au nucléaire (55 %). La catastrophe de Fukushima a laissé des traces et les entreprises spécialisées dans le nucléaire sont en souffrance.

Afin de réenclencher la machine, le gouvernement invite les entreprises du secteur à se rassembler dans un conglomérat étant donné leurs fragilités respectives. Le ministre japonais de l’Economie assure qu’« il est maintenant impossible pour une compagnie privée de s’en sortir dans le secteur toute seule ». Chubu Electric Power, Toshiba, Hitachi et Tepco sont donc invités à travailler main dans la main afin de mettre en œuvre la nouvelle feuille de route dessinée par le gouvernement. Ce dernier ambitionne de faire passer la part du nucléaire dans le mix électrique à 20 % – 22 % en 2030, soit une fourchette qui s’approche de celle d’avant l’accident de Fukushima (25 % – 30 %). Etant donné le nombre de centrales qui ne seront jamais remises en route, cela implique la construction de plusieurs réacteurs dans des délais assez brefs.

Les entreprises du secteur peuvent considérer l’avenir avec plus de certitudes et elles n’hésitent pas à nouer des contrats avec des sociétés françaises au savoir-faire mondialement reconnu. Ainsi, fin octobre 2018, l’Agence d’Energie Atomique Japonaise (JAEA1) a signé un contrat avec le français Orano pour « un important volume d’affaires concernant la préparation des transports vers la France de 731 assemblages de combustibles usés issus du réacteur de Fugen ». Pascal Aubret, le directeur de l’usine Orano de la Hague s’est félicité de la signature d’un « contrat majeur » qui « confirme le choix du recyclage nucléaire comme une solution de gestion responsable et performante des combustibles usés pour nos clients. Il conforte la dimension internationale de notre plateforme industrielle en France ».

La coopération nippo-française dans le domaine nucléaire est d’ailleurs un élément majeur de la relation bilatérale. Des recherches communes ont lieu sur les réacteurs de quatrième génération et deux entreprises japonaises sont entrées au capital d’Orano et de Framatome. Les deux pays considèrent – à juste titre – que le nucléaire constitue une énergie indispensable afin de respecter les engagements pris dans le domaine des émissions de gaz à effet de serre, le nucléaire n’émettant pas de CO2. Le Japon s’est engagé à diminuer ses émissions de gaz à effet de serre à hauteur de 26 % en 2030 par rapport au niveau de 2013. Avec l’utilisation accrue du nucléaire, cet objectif semble plus que jamais réalisable d’autant que l’année de référence est celle où le nucléaire représentait à peine 1 % du mix électrique. Le Japon renoue avec l’atome et peut prétendre incarner un modèle à suivre en matière de transition énergétique. Seul bémol, les énergies fossiles resteront dominantes au moins jusqu’à moyen terme.

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