Longtemps reléguée aux manuels d’histoire, l’expression « économie de guerre » est revenue au cœur du débat public avec les tensions internationales, les conflits aux portes de l’Europe et les défis de souveraineté industrielle. Derrière ces mots se cache une réalité bien concrète : la mobilisation rapide et massive des ressources d’un pays pour soutenir un effort militaire ou répondre à une menace majeure.
Un concept qui bouleverse les priorités économiques
L’économie de guerre modifie profondément le fonctionnement ordinaire d’un pays. Les priorités changent : produire plus vite, plus localement et à des coûts maîtrisés devient essentiel. L’État intervient davantage dans la planification, la coordination des industries stratégiques et parfois même dans la fixation des prix.
Dans ce modèle, les industries civiles peuvent être partiellement réorientées. Les entreprises spécialisées dans la mécanique, l’électronique ou la chimie sont mises à contribution pour fabriquer des équipements militaires, tandis que les chaînes d’approvisionnement sont renforcées pour garantir un accès continu aux matières premières.
L’objectif est simple : assurer la résilience du pays et disposer des moyens suffisants pour soutenir une guerre longue ou imprévisible. Cela peut passer par des investissements massifs, une augmentation de la production d’armement ou une relocalisation stratégique.
La guerre en Ukraine, un déclencheur pour l’Europe
L’invasion russe de l’Ukraine en 2022 a brusquement rappelé aux pays européens leur dépendance vis-à-vis de certaines chaînes de production et la faiblesse de leurs stocks militaires. Plusieurs États, dont la France, ont reconnu la nécessité de passer à une logique d’économie de guerre.
Dans les faits, cela s’est traduit par des hausses inédites de budgets militaires, une accélération de la production d’obus, de blindés et de systèmes d’artillerie, mais aussi par un dialogue renforcé entre gouvernements et industriels de la défense. Les délais de fabrication, parfois de plusieurs années, doivent désormais être réduits pour répondre aux besoins pressants.
Les industriels, de leur côté, investissent dans des lignes de production supplémentaires, recrutent et diversifient leurs fournisseurs. Le secteur de la défense redevient un élément moteur de la politique industrielle européenne.
Une transformation qui dépasse la seule dimension militaire
Si l’économie de guerre renvoie d’abord au domaine militaire, elle s’applique aussi à d’autres crises : pandémies, cybermenaces, pénuries énergétiques ou catastrophes naturelles. La crise sanitaire liée au Covid-19 a illustré cette logique : face à l’urgence, les pays ont réorienté des sites industriels pour fabriquer des masques, du gel ou des respirateurs.
Aujourd’hui, la transition énergétique pose de nouveaux défis similaires. Assurer une production suffisante de batteries, de composants électroniques ou d’éoliennes implique parfois une mobilisation comparable : planification, réinvestissement massif, relocalisation.
L’économie de guerre devient alors un modèle temporaire permettant de répondre à un choc global, qu’il soit militaire, sanitaire ou écologique.
Des risques : inflation, endettement et tensions sociales
Cette mobilisation extraordinaire n’est pas sans coûts. L’accélération de la production peut créer des tensions sur les matières premières et provoquer une inflation durable. Les dépenses publiques massives, en particulier dans l’armement, augmentent la dette des États.
Sur le plan social, l’économie de guerre peut entraîner des arbitrages difficiles : affectation de main-d’œuvre, priorisation des secteurs stratégiques et renoncement temporaire à certaines dépenses civiles. Le risque est de creuser des inégalités ou de susciter des contestations si l’effort demandé n’est pas jugé équitable.
C’est pourquoi plusieurs économistes insistent sur la nécessité de maintenir un équilibre entre impératif de sécurité et cohésion sociale.
Une notion appelée à s’installer dans la durée
Face aux tensions géopolitiques, aux crises environnementales et à la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement, l’économie de guerre ne constitue plus seulement une réponse exceptionnelle : elle devient une grille de lecture pour comprendre l’évolution des politiques industrielles et économiques.
Qu’elle serve à soutenir un effort militaire, à sécuriser l’approvisionnement énergétique ou à faire face aux risques climatiques, cette logique s’impose désormais comme un outil majeur de résilience nationale.