La dégradation rapide du vivant n’est plus seulement une crise environnementale. Elle constitue un risque direct pour la finance, les entreprises et la stabilité économique globale. Dans un nouveau rapport, des experts internationaux mandatés par les Nations unies mettent en évidence la dépendance profonde de l’économie à la nature et appellent à une transformation urgente des modèles financiers
Le déclin accéléré de la biodiversité représente désormais une menace majeure pour la stabilité de l’économie mondiale. C’est l’alerte lancée dans un nouveau rapport de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques, plus connue sous le nom d’IPBES, parfois qualifiée de « Giec de la biodiversité ».
Publié lundi 9 février, ce travail inédit s’intéresse à l’impact et à la dépendance des entreprises vis-à-vis de la nature, ainsi qu’aux contributions des écosystèmes au bien-être des populations. Il rassemble près de 80 experts internationaux et constitue, selon ses auteurs, la première synthèse mondiale reliant directement biodiversité, activité économique et système financier.
Une économie entièrement adossée aux services de la nature
Pendant trois ans, les scientifiques ont passé au crible les liens structurels entre la nature et la production de richesses. Leur constat est sans appel : l’économie mondiale repose largement sur des services fournis gratuitement par les écosystèmes.
Le bois alimente les filières de construction et d’ameublement, les ressources halieutiques soutiennent l’industrie de la pêche, la biomasse participe à la production d’énergie, tandis que la diversité génétique constitue un socle indispensable à la recherche et au développement, notamment dans l’industrie pharmaceutique.
Au-delà de ces ressources directement exploitables, les écosystèmes assurent aussi une fonction de protection pour les entreprises et les territoires. Les zones humides atténuent les risques d’inondation, les forêts participent à la régulation du cycle de l’eau et limitent les effets des sécheresses, tandis que la végétation stabilise les sols et réduit l’érosion.
Autant de mécanismes naturels qui sécurisent les chaînes de production et les infrastructures économiques, rappellent les auteurs du rapport.
Un modèle économique devenu destructeur pour le vivant
Mais ce socle naturel s’érode rapidement. L’IPBES souligne que, depuis plusieurs décennies, le fonctionnement même du système économique mondial contribue à l’effondrement de la biodiversité.
Déforestation liée à l’extension agricole, surexploitation des ressources halieutiques, rejets de substances chimiques, accumulation de déchets, activités minières ou encore émissions massives de gaz à effet de serre : les pressions exercées sur les milieux naturels se multiplient et s’intensifient.
Le rapport chiffre pour la première fois l’ampleur des flux financiers associés à ces activités nocives. En 2023, les dépenses mondiales ayant un impact négatif direct sur la biodiversité ont atteint 7 300 milliards de dollars. La majorité de ces montants provient du secteur privé, mais une part importante relève aussi de politiques publiques, à travers plus de 2 000 milliards de dollars de subventions jugées défavorables à l’environnement.
Un déséquilibre qui fragilise aussi l’économie
Pour les experts, la perte de biodiversité n’est pas uniquement une crise écologique : elle crée un risque systémique pour l’économie mondiale et la stabilité financière.
« Dans les conditions économiques actuelles, ce qui crée de la valeur pour une entreprise conduit très souvent à la dégradation de la nature, tandis que ce qui protège les écosystèmes n’est généralement pas rémunéré », explique Clément Feger, maître de conférences à AgroParisTech et coauteur du rapport.
Selon lui, ce déséquilibre alimente une spirale dangereuse. La destruction du vivant accroît l’exposition des entreprises aux aléas climatiques, à la raréfaction des ressources et aux ruptures d’approvisionnement. À terme, ce sont les performances économiques, la solidité du système financier et, plus largement, le bien-être humain qui sont menacés.
Les scientifiques estiment ainsi que l’érosion de la biodiversité doit être considérée au même titre que les grandes vulnérabilités macroéconomiques.
« Changer ou risquer l’extinction »
Face à ce constat, les experts de l’IPBES plaident pour une réorientation profonde de la finance. Leur message aux entreprises est volontairement direct : elles n’ont plus le choix entre performance et protection de la nature. Elles doivent transformer leurs pratiques ou s’exposer, à terme, à un risque de disparition économique.
L’objectif affiché est clair : rendre financièrement attractives les activités favorables à la biodiversité et cesser de subventionner celles qui la détruisent.
Le rapport propose pour cela plus de cent leviers d’action, allant de la refonte des politiques publiques à l’évolution des pratiques des banques, des investisseurs et des assureurs.
De nouveaux outils financiers pour protéger les écosystèmes
Parmi les instruments évoqués figurent notamment des prêts à conditions préférentielles indexés sur les efforts environnementaux des entreprises, ainsi que des mécanismes de financement dédiés à la restauration des écosystèmes.
Les experts appellent également les établissements financiers à soutenir davantage les projets de renaturation, de gestion durable des sols, des forêts et des zones humides.
L’idée centrale est de faire de la régénération du vivant une activité économiquement rentable. Un exemple souvent cité concerne la protection des chauves-souris dans certaines régions agricoles : en tant que prédateurs naturels des insectes ravageurs, elles permettent de limiter l’usage de pesticides dans les plantations de café et de sécuriser les rendements.
De la même manière, une gestion durable des sols et des forêts garantit un accès plus stable à l’eau et aux matières premières, tout en réduisant le risque d’interruption de production pour les entreprises.
Un rapport validé par plus de 150 États
Ce rapport a été approuvé par les représentants de plus de 150 gouvernements membres de l’IPBES, réunis en Grande-Bretagne. Il ne se contente pas d’un constat alarmant : il se veut un véritable guide de transformation pour les décideurs publics et privés.
À travers cette synthèse, les scientifiques espèrent faire entrer la biodiversité dans le cœur des décisions économiques et financières, au même niveau que les risques climatiques.
Le message est limpide : sans écosystèmes fonctionnels, il n’existe pas d’économie durable. Et sans une réorientation rapide des flux financiers, la crise du vivant pourrait devenir l’un des principaux facteurs d’instabilité économique au cours des prochaines décennies.