Figure incontournable de l’histoire économique américaine, John Davison Rockefeller incarne à lui seul la montée en puissance du capitalisme industriel à la fin du XIXᵉ siècle. Fondateur du premier grand empire pétrolier mondial, il fut aussi l’homme le plus riche de son temps et l’un des plus controversés. Admiré pour son génie des affaires, critiqué pour ses méthodes implacables, Rockefeller a profondément transformé l’économie, la finance et même la philanthropie moderne.
Né en 1839 dans l’État de New York, John D. Rockefeller grandit dans une famille modeste, marquée par une éducation rigoureuse et une forte culture religieuse. Très tôt, il développe un rapport presque obsessionnel à l’ordre, à la comptabilité et à l’épargne. À seize ans, il trouve un premier emploi dans le commerce, où il découvre les rouages de la négociation, de la logistique et du crédit. Mais c’est dans le pétrole, alors en pleine émergence, que Rockefeller va bâtir sa fortune.
La construction d’un empire industriel sans précédent
En 1870, il fonde la société qui deviendra bientôt la célèbre Standard Oil. À cette époque, l’industrie pétrolière est encore jeune, fragmentée et instable. Les raffineries sont nombreuses, peu organisées, soumises à de fortes variations de prix et à une concurrence féroce.
Rockefeller adopte une stratégie radicalement nouvelle. Il mise sur la concentration, l’intégration verticale et la maîtrise totale des coûts. Il cherche à contrôler l’ensemble de la chaîne de valeur, depuis l’achat du pétrole brut jusqu’à la distribution des produits raffinés.
Plutôt que de livrer une guerre ouverte à ses concurrents, il privilégie une méthode plus efficace : le rachat progressif des raffineries concurrentes, souvent à des conditions avantageuses pour lui. Les entreprises qui refusent de vendre se retrouvent rapidement étouffées par la puissance financière et logistique de Standard Oil.
À cela s’ajoutent des accords secrets avec les compagnies de chemin de fer, qui accordent à Standard Oil des tarifs de transport préférentiels. Grâce à ces rabais, Rockefeller peut vendre moins cher que ses rivaux, tout en conservant des marges supérieures.
En moins de vingt ans, Standard Oil contrôle près de 90 % du raffinage du pétrole aux États-Unis.
Une nouvelle façon de diriger les grandes entreprises
L’une des grandes forces de Rockefeller réside dans son organisation interne. Il met en place une structure centralisée, extrêmement hiérarchisée, reposant sur des procédures standardisées et des tableaux de bord financiers précis. Il anticipe, bien avant l’heure, le management moderne des grandes entreprises.
En 1882, pour contourner les limites juridiques imposées aux sociétés opérant dans plusieurs États, il contribue à inventer une nouvelle structure juridique : le trust. Ce montage permet à un petit groupe de dirigeants de contrôler un ensemble de sociétés juridiquement distinctes, mais économiquement unifiées.
Ce modèle inspire durablement le développement des grandes multinationales du XXᵉ siècle.
Rockefeller impose également une discipline budgétaire stricte. Il surveille personnellement les coûts, les rendements et la rentabilité de chaque activité. L’entreprise devient une véritable machine industrielle, pensée pour produire à grande échelle et résister aux crises.
Une fortune colossale et une influence immense
À son apogée, la fortune personnelle de Rockefeller est sans équivalent. Rapportée à la taille de l’économie américaine, elle dépasse largement celle des milliardaires contemporains.
Son pouvoir ne se limite pas au pétrole. Par ses investissements et ses réseaux, il influence les secteurs bancaire, industriel et logistique. À la fin du XIXᵉ siècle, il devient l’un des hommes les plus écoutés des milieux économiques américains.
Cette domination alimente cependant une contestation croissante. Journalistes, responsables politiques et mouvements progressistes dénoncent un monopole jugé dangereux pour la concurrence et pour la démocratie économique.
Parmi ses critiques les plus célèbres figure la journaliste Ida Tarbell, dont l’enquête sur les pratiques de Standard Oil contribue largement à retourner l’opinion publique contre l’empire Rockefeller.
La chute du monopole
Sous la pression politique et judiciaire, l’État fédéral engage des poursuites au nom des lois antitrust. En 1911, la Cour suprême des États-Unis ordonne le démantèlement de Standard Oil.
Cette décision marque un tournant majeur dans l’histoire du capitalisme américain. L’empire est découpé en plusieurs sociétés indépendantes, dont certaines deviendront plus tard des géants de l’énergie.
Paradoxalement, ce démantèlement ne ruine pas Rockefeller. Au contraire, la valeur des actions des nouvelles entreprises issues de la scission fait encore progresser sa fortune personnelle.
Mais l’image publique du magnat est durablement associée à celle d’un capitalisme sans limites, fondé sur l’écrasement des concurrents et la recherche absolue de la domination.
Le virage de la philanthropie moderne
À partir des années 1890, et plus encore après son retrait progressif des affaires, Rockefeller se consacre massivement à la philanthropie. Il adopte une approche nouvelle : donner de manière structurée, stratégique et mesurable.
Il crée notamment la Rockefeller Foundation, destinée à financer la recherche scientifique, la santé publique et l’éducation dans le monde entier.
Il soutient également la création et le développement de l’University of Chicago, qui devient rapidement l’un des grands pôles intellectuels des États-Unis.
Contrairement à une philanthropie purement caritative, Rockefeller entend utiliser ses dons pour transformer durablement les systèmes de santé, de recherche et de formation. Cette vision influence profondément les grandes fondations du XXᵉ siècle.
Sur ce terrain, il rejoint une autre grande figure de l’industrie américaine, Andrew Carnegie, avec lequel il partage l’idée que les grandes fortunes ont une responsabilité sociale particulière.
Un héritage toujours débattu
John Davison Rockefeller laisse derrière lui un héritage profondément ambivalent. Il est à la fois l’architecte d’un modèle industriel d’une efficacité redoutable et l’incarnation des excès du capitalisme de concentration.
Son parcours a contribué à façonner les règles modernes de la concurrence, de la régulation et du contrôle des grandes entreprises. Sans Standard Oil et son démantèlement, le droit antitrust américain n’aurait sans doute pas pris la même importance.
Rockefeller reste ainsi une figure centrale pour comprendre la naissance des grandes entreprises contemporaines, la structuration des marchés mondiaux et l’émergence d’une philanthropie stratégique. Plus d’un siècle après l’apogée de son empire, son nom continue de symboliser à la fois la puissance créatrice et les dérives possibles du capitalisme moderne.